Eugénie Baccot

Documentary Photographer

Ne touche pas à ses seins

C’est lundi à Yaoundé ; les cheveux sont bien tressés, les chemises roses règlementaires lavées. "Qui, parmi vous, a déjà eu la poitrine repassée ?", demande soudain Cathy. La jeune femme de 28 ans est l’une des 15 000 "tantines" du Renata, une association qui intervient notamment dans les écoles du pays pour sensibiliser les jeunes aux violences sexuelles. Après un silence, quelques bras se tendent timidement vers le ciel.

Une Camerounaise sur quatre se serait fait "repasser" la poitrine. Moins médiatisé que l’excision, ce massage ancestral, réalisé par les mères sur le buste des fillettes avec des objets brûlants, pierre ou bâton, vise à freiner le développement de la poitrine naissante. Le but : protéger les jeunes filles du désir des hommes, retarder l’âge du premier rapport sexuel et éviter les grossesses précoces.

Cette pratique, qui s’apparente à de la torture, n’est pas dénuée de répercussions en matière de santé, sans parler des traumatismes liés à la sexualité. Depuis plusieurs années, les "tantines" du Cameroun partagent leur expérience et organisent des actions d’éducation à l’école et dans les familles pour la faire reculer. Une lutte menée de l’intérieur par des milliers de femmes et sur les ondes radio où Cathy intervient pour encore et encore, parler du phénomène qui tend à régresser.

Réalisée en 2005, une enquête menée sur près de 5 700 femmes du pays révèle que 24% d’entre elles ont eu les seins repassés à la puberté. La pratique concerne toutes les religions, et toutes les couches de la société. En 2013, après une campagne de prévention massive le second rapport national ne fait plus état que d’une prévalence de 12%.

À trois heures de bus au nord de la capitale, Cathy rejoint Michèle une jeune tantine de Bafia, elle aussi victime du repassage dans son enfance. Une vingtaine de gamines prennent place sur des bancs de bois brut installés pour une "causerie" non mixte de quartier. "On repasse vos seins parce qu’on croit que ce sont eux qui attirent les garçons. Et si demain on se rend compte qu’en fait c’est le nez ou les yeux, qu’est-ce qu’on fait ? On coupe le nez, on crève les yeux ?", provoque Cathy. Les regards sont graves, mais peu à peu, la parole se libère.

Texte Clémence de Blasi // freelance journalist // https://www.clemencedeblasi.com/